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Police au Japon : l'histoire d'un « facho » malentendu


Le danger du mythe de la sécurité en Asie

Nous voici face à un nouveau cas de bad buzz concernant le Japon.

Plus de 6000 policiers ont été mobilisés afin de retrouver un voleur évadé d'une prison ouverte de Shikoku, la plus isolée des 4 îles principales du Japon.

Le sujet est traité par les médias français sur le ton de la légèreté et de l'humour doucereux, mais la couverture médiatique révèle une profonde jalousie. La compétition internationale pour les chiffres de la sécurité et le confort de vie en ville est de notoriété publique, et est parfois menée de manière déloyale : Inosé Naoki, ancien gouverneur de Tokyo encensé par le Front National, avait promu la candidature de Tokyo aux Jeux Olympiques de 2020 avec des prises de parole éclatantes de racisme. La bataille de la communication se gagne souvent au détriment de ceux qui sont présentés comme les coupables de l'imprévisibilité.

Les articles qui parlent de l'évasion de Tatsuma Hirao aujourd'hui entretiennent cette image par un effet de miroir inquiétant, qui laisse les discours sécuritaires s'imposer de nouveau.

 

capture police japon - copie2

 

Schizophrénie sécuritaire : jeter la pierre, prendre le sabre

Le crime au Japon est l'objet d'une contradiction puissante qui le tire dans des directions opposées : d'une part, une version chevaleresque, prouvée par l'immense succès des ouvrages de Jake Adelstein, de l'autre, un préjugé méprisant qui présente les asiatiques comme apathiques.

Le bestseller "Tokyo Vice" relate l'âge d'or du crime organisé des yakuza pendant l'heure de gloire de ce qui était la 2e puissance économique mondiale. Comme il est très fréquemment reproché aux asiatiques de ne pas reconnaître la valeur de l'individu, il se créé l'illusion que le comportement des mafieux de l'archipel est circonscrit à des objectifs précis, et que le citoyen lambda est à l'abri de cette criminalité "éthique. L'exception dont semble bénéficier les japonais s'opère sur un leitmotiv usé jusqu'à la corde : le code de l'honneur. Le même code de l'honneur qui semble définir autant le samouraï (mercenaire ou chevalier) quand il s'ouvre le ventre, le militaire japonais quand il meurt pour l'empereur, le salaryman (salarié de bureau) quand il meurt d'épuisement au travail, le yakuza quand celui-ci frappe, tue ou extorque, et la ministre de la justice quand elle s'excuse bien bas pour la gêne occasionnée par l'évasion de Tatsuma Hirao. La culture populaire japonaise elle-même nous noie sous ces images, et témoigne d'un questionnement sur l'honneur et la morale qui ramène un public occidental en manque d'aventures à des conceptions médiévales de la société : elle flatte les élans romantiques. Le résultat déplorable est qu’un public simplement poussé par la curiosité se retrouve à détenir des représentations qui sont aussi celles des politiciens les moins recommandables. L'absence supposée du crime (celui-ci étant associé à l'existence de l'immigré) au Japon nourrit le fantasme des partis d'extrême-droite d'Europe et des Etats-Unis, qui voient dans la paisibilité apparente du Japon leur utopie monoethnique. Les yakuzas passent alors pour un moindre mal, un crime légitime parce qu'organisé, malgré une documentation conséquente qui témoigne de leur spectaculaire violence.



 

On notera que le polémiste Zemmour est aussi un ardent promoteur de cette vision depuis un certain temps.

 



L'oppression du civisme exemplaire

Dans ce nouveau bad buzz, on constate un intérêt particulier, accordé à la seule chasse à l'homme et un désintérêt pour la politique carcérale japonaise, comme si le crime en soi n'avait plus aucune valeur. Rien non plus au sujet des circonstances initiales de l’arrestation de Tatsuma Hirao. Alors que l’AFP et ses diffuseurs s’intéressent à un pays qui pratique la peine de mort, les rédacteurs se focalisent uniquement sur leur découverte des établissements pénitentiaires ouverts, comme si la violence était absente de la société. Il serait faux de dire que les événements les plus violents qui se passent au Japon ne font pas le tour de la planète (attentats au gaz sarin, meurtre de retraités, etc). Mais ces événements spectaculaires, accompagnés de discours dont la rationalité est sujette à caution n'aident absolument pas à réfléchir la société. Les japonais sont connus pour leur "bizarrerie", et l'effort intellectuel s'arrête souvent là.

L'absence de repères pour définir le carcan social japonais est le vrai problème (il est remplacé par un carcan moral construit de toute pièce, noyé dans les notions d'identité, de mode de vie, de culture ou de tradition), et celui-ci décuple l'émerveillement du reste du monde pour une sécurité fantasmée, qui apparaît aux yeux du public comme le fait d’une qualité intrinsèque du japonais. En évacuant les considérations d'ordre social, le public se permet d'espérer dans le Japon une humanité différente, un "homme nouveau" pour reprendre la terminologie des différents projets totalitaires du 20e siècle. Quand le travail ne suffit plus à mener la réflexion à une conclusion raisonnable, certains journaux sont tentés d'employer les grands moyens : la science-fiction, tel que le fait l’express.

Le succès des vidéos courtes à destination des réseaux sociaux révèlent aussi cette bancalité : des échantillons de vie, au choix des extraits d'émission de télé-réalité comme « Terrace House » où les conflits humains seraient réglés dans la paix et le dialogue, des écoles idéales jamais identifiées où les enfant apprendraient à nettoyer eux-mêmes leur salle de classe et à préparer leur propre nourriture. Dans ces extraits de vie japonaise un peu superficiels et parfois joués, on occulte à nouveau que le Japon est 3e dans le classement international du mouvement #metoo, et que la compétition scolaire débouche sur des comportements alarmants chez les jeunes (violences, suicides…). La sociologie japonaise en produit elle même des ouvrages aux titres éloquents, comme "La jeunesse bienheureuse d'un pays désespéré" (traduction provisoire).

 

Désarmement philosophique : la matrice de la persécution

Ce discours, une fois écarté du flot d'information-divertissement a pourtant une utilité très concrète dans le débat politique aux Etats-Unis : il permet d'argumenter en faveur de l'abolition du port d'armes à feu. Mais comme l'Europe est perméable aux contenus numériques en langue anglaise, les arguments d'une frange progressiste Etats-Unienne en faveur de l'abolition du port d'arme ont été assimilés dans des discours bien éloignés. Ceux-ci sont soit culturalistes, brandissant l'éternel espoir que la paix soit fondée sur la prévalence du groupe sur l'individu, ou affirmant sans honte que l'art martial (traditionnel, si possible) remplace l'équipement moderne. à défaut, ces discours sont xénophobes, faisant de la présence de l'étranger le facteur même de l'insécurité débouchant parfois sur des discours favorables au port d'arme.

L'archipel reprend ce propos à son compte, ce qui créé un phénomène de double validation d'un argumentaire xénophobe. Le constat est déjà établi chez les spécialistes, mais peine à se faire entendre dans les médias.

En témoigne le travail de Mathieu Gaulène dans un article universitaire qui traite du sujet:

 

Les Japonais n’ont en effet pas attendu le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy pour tenir un discours « décomplexé » sur les liens supposés entre immigration et délinquance et l’expression « délinquants étrangers » (gaijin hannin) est d’ailleurs devenu courante depuis le début des années 2000 ). Il n’y au Japon ni débat ni polémique sur le fait d'établir un lien entre immigration et délinquance. L'argument selon lequel si le Japon s'ouvrait à l'immigration, il y aurait « des émeutes comme celle de 2005 en France » est couramment admis et largement diffusé dans les médias 

 

Les conséquences sur la qualité du traitement journalistique de la société japonaise se font sentir : l'article publié sur citizenpost et concernant les armes à feu cite notamment Slate, Libération et BBC comme sources. Les sources foisonnent, les approfondissements restent discrets.

Une fois récupérés par des internautes peu soucieux de la justesse de leurs propos, l'image d'Epinal se répand comme une traînée de poudre sur les sites de création de contenu. Dans l’arène politique, les ténors du nationalisme comme Jean-Marie Le Pen sont sans surprise, de grands renforts de ces arguments.

Là où le danger devient palpable, c'est quand des vidéos aux intentions les plus douces, dont l’unique propos est de louer la propreté des espaces publics servent d'occasion aux militants d'extrême-droite de déverser leur venin dans la plus grande impunité.

Nous vous laissons constater le nombre de vues, ainsi que les commentaires qui accompagnent cette vidéo. Le silence général face à ce déferlement de haine est criminel.

https://www.facebook.com/dkthehuman/videos/897449253740190/

 

La police japonaise ridiculisée

Ce racisme, mélioratif et indirect n'est finalement pas directement dirigé contre les citoyens japonais, mais va clairement nuire à l'image de ses représentants de l'ordre : on a tout le plaisir de croire que la police japonaise est inexpérimentée, tant elle est désoeuvrée du côté des civils, et inopérante quand il s'agit de négocier avec des gangs. Un rêve et une frustration pour les amoureux de l'autorité.

Il suffit de se pencher pour ramasser les contenus à foison.

https://www.facebook.com/playgroundfrancais/videos/1828207350830403/

Le site d'extrême-droite Français de Souche est aussi de la partie, et on constate avec effroi que le préjugé s'est bel et bien diffusé au-delà des groupes extrémistes.

Mais à contrario de ces contenus qui s'émerveillent d'une police inutile, on peut deviner une forme de voyeurisme pour ces chasses à l'homme, qui font le bonheur d'un public qui peut se cacher derrière la condamnation morale d'un criminel. Le jugement de l'accusé par la suite importe peu, c'est la meute de policiers et son opération de traque qui devient une punition spectaculaire.

Le média Le Parisien est un grand habitué des faits divers spectaculaires.

Les pays francophones sont tous touchés, et le Canada également grâce au huffington post. Même les sites les plus spécialisés ont plus de mal à cacher un ton moqueur.

La presse numérique nous présente aujourd'hui ce qui apparaît comme une chasse à l'homme démesurée pour une affaire finalement peu intéressante, et une police qui peine à se faire son travail à cause des contraintes administratives.

Cette vision aurait été sans conséquence si elle n'avait pas été, à l'origine, issue de la pensée raciste scientifique que l'on croyait éteinte.

 

"En toutes choses, tendances à la médiocrité ; compréhension assez facile de ce qui n’est ni trop élevé ni trop profond ; amour de l’utile, respect de la règle, conscience des avantages d’une certaine dose de liberté. Les jaunes sont des gens pratiques dans le sens étroit du mot. Ils ne rêvent pas, ne goûtent pas les théories, inventent peu, mais sont capables d’apprécier et d’adopter ce qui sert. Leurs désirs se bornent à vivre le plus doucement et le plus commodément possible. On voit qu’ils sont supérieurs aux nègres. C’est une populace et une petite bourgeoisie que tout civilisateur désirerait choisir pour base de sa société : ce n’est cependant pas de quoi créer cette société ni lui donner du nerf, de la beauté et de l’action."

Il s'agit d'un texte rédigé par Arthur de Gobineau en 1854.

 

Le fait divers de Imabari est de peu d'importance mais il provoque à nouveau les excuses des politiciens japonais, un spectacle qui fascine un Occident qui peine à arracher des aveux similaires à ses propres dirigeants lors des affaires de violences policières. La diffusion massive du cliché d'une police incompétente renvoie les Japonais à l'identité "jaune" définie par les racistes du 19e siècle, les reliant miraculeusement aux autres peuples du continent asiatique, Chinois, Coréens, Vietnamiens, etc.

Pour cette affaire, les japonais sont bel et bien victimes de racisme anti-jaune, anti-asiatique, quand bien même on trouverait dans le passé militariste de l'archipel une manière de passer sous silence cet argument.

 

La source du problème : la traduction

La presse francophone fait donc un nouveau dérapage, et nous vous proposons une traduction d'article pour tenter d'y remédier.

Cependant, elle a mentionné à plusieurs reprises un article du journal Mainichi qui nous semble une piste sérieuse. Si l'article de RTL résume synthétiquement les faits, il manque de faire remarquer que le criminel en question n'a été incarcéré que pour un délit de vol.

La Tribune de Genève offre une version plus précise des les faits, mais qui semble aborder la question sous l'angle de la dérision : en effet, l'emploi des guillemets pour les expressions "île paisible" et "une", dénote une certaine légèreté quant à la gravité des faits. En idée de fond, on devine que les personnes âgées japonaises sont paniquées pour un mal qui semble bien petit aux yeux des journalistes.

 

Les deux articles ont mentionné un article du quotidien Mainichi qu'il convient de retrouver. Le quotidien Mainichi propose une version en anglais de ses articles. En voici deux qui semblent l’un et l’autre destinés à faire bonne figure à l’international.

Aucun de ces articles ne mentionne de problème d'autorisation des propriétaires des logements, et la version japonaise, plus complète donne un autre visage à cette affaire. En voici une traduction.

L'affaire de l'évasion d'un prisonnier du chantier naval de Ooi de la prison de Matsuyama de la ville de Imabari dans la préfecture de Ehimé touche sa deuxième semaine le 15 avril. Sur l'île de Mukaishima de la municipalité de Onoshima dans la préfecture de Hiroshima où Tatsuma Hirao (27 ans) semble avoir trouvé refuge, 5000 hommes issus des forces des deux départements de Hiroshima et de Ehime, et des forces mobiles de la région du Chûgoku sont mobilisés sans pouvoir déterminer la position du fugitif. Les caractéristiques géographiques de cette île complique fortement les recherches, à savoir un terrain constitué de vergers dans des valons mal entretenus, et des logements abandonnés.

 

 

Chronologie des faits

8 avril 20h30 - découverte d'une voiture volée

9 avril 6h15 - signalement d'un vol de liquide dans une maison

9 avril 6h30 - signalement d'un vol de téléphone portable et de clés de voiture

9 avril 8h30 - signalement d'un vol de voiture

9 avril midi - découverte des chaussures du fugitif

10 avril 7h30 - signalement de vol de liquide dans la voiture

10 avril 7h30 - signalement de la disparition de sandales dans une maison

10 avril 17h30 - signalement du vol de deux paires de chaussettes.

11 avril - découvertes de traces de pas dans un logement abandonné

13 avril - 18h15 - signalement d'un civil déclarant qu'une chemise lui a été subtilisée.

14 avril - recherches du fugitif dans les montagnes non fructueuses

le 14 avril au matin, les membres de l'équipe d'enquête se sont rassemblés à dans les montagnes Iwaya au nord de l'île. La veille, un habitant avait signalé un bruit inhabituel venant de la montagne. Des chaussettes et des sandales ont été volés dans les environs, et les empreintes digitales de Hirao avaient été prélevées sur le véhicule volé. L'équipe voyait déjà la chasse à l'homme menée à son terme, mais la journée de recherches s'est révélée sans succès.

L'île de Mukaishima fait 22km2 de superficie (6km est-ouest, 5,5km nord-sud), et compte 22 000 âmes. Le relief est irrégulier, et de nombreux vergers ont été laissés à l'abandon, et l'observation par hélicoptère est inefficace. De plus, il y a plus de 1000 logement abandonnés par les personnes qui sont partis de l'île pour vivre ailleurs. Si les propriétaires ou les curateurs ne sont pas joignables, les forces de police doivent s'en tenir à une observation de l'extérieur (témoignage d'un cadre de l'équipe de recherche).

 

Hirao est-il toujours sur l'île ? une personne des forces de police donne ce pronostic : "il doit être encore dans les montagnes ou dans les logements abandonnés de l'île, mais court toujours". La récurrence des vols dans les environs de l'île et sur l'île, le contrôle renforcé des véhicules sur les ponts à la sortie de l'île appuient sa version. entre Mukaishima et l'île principale, la mer est très étroite, et il suffirait de nager 200 mètres avant de pouvoir rejoindre l'autre rive, mais "les courants sont bien trop forts, même pour les ferrys" d'après le commissariat de Mukaishima. Un habitant de l'île rappelle que la saison de récolte des agrumes est avancée, et que la "nourriture est sans doute à portée de main" sur l'île.

L'état de contrôle renforcé perturbe la vie des habitants. Les randonnées en vélo qui étaient prévus le 14 et le 15 avril ont été annulées. Certaines victimes des vols se seraient réfugiées à l'extérieur de l'île chez leurs parents. Masahiro Ohara qui représente une intercommunalité du nord de l'île raconte : "c'est la première fois que je vois autant de policiers sur cette île. Le bruit de l'hélicoptère a donné mal au crâne à plusieurs personnes". dit-il avec un visage renfrogné.

Le chantier naval de Ooi de la prison de Matsuyama où était incarcéré Hirao n'a ni mur d'enceinte, ni barreaux à ses fenêtres, et les chambres ne sont pas verrouillées par des cadenas, c'est un établissement carcéral dit "ouvert". Un environnement de travail d'intérêt général proche des conditions de travail en société favoriserait le retour à la société. Ces établissements concernent les repris de justices qui remplissent des conditions particulières, et les meurtriers ou les toxicomanes n'y sont pas admis.

D'après la prison de Matsuyama, c'est le 17e cas d'évasion depuis son ouverture en 1961, et Hirao est la 20e personne à s'évader, mais il y a un intervalle de 16 ans entre la dernière affaire et l'évasion de Hirao.

Autrement, le taux de récidive sur 10 ans de cette prison est de 6,4%. La moyenne nationale étant de 36%, cet établissement est bien en-dessous de ce chiffre, et les personnes qui ont été une fois incarcérés à Ooi sont globalement réintégrées à la société.

Le directeur de l'établissement pénitentiaire, Mutsuhiro Kawauchi explique que "l'idée d'un établissement ouvert nous impose de ne pas installer de cadenas ou de caméras même après cette affaire. En conséquence, nous devons mieux connaître la psychologie des détenus, les aider à tisser des liens humains pour ne pas qu'ils soient tentés de s'échapper".

On comprend donc que quand les médias français avancent que "Le relief vallonné empêche également les policiers d’utiliser un hélicoptère pour repérer le voleur" leur version des faits est une traduction approximative des médias japonais.

 

 

 

 

Les Japonais, jaunes mais pas tout à fait.

 

Mais comment peuvent se chevaucher les images contradictoires d'un empire colonial ultraviolent pendant la deuxième guerre mondiale, et celle d'une société où le crime est inexistant, la population apaisée et policée ?

La vision d'un Japon fasciste ne gêne en rien les nostalgiques de la France de Vichy. Mais depuis les bombardements atomiques, le Japon a été réformé par l'occupation américaine et l'adoption forcée d'une constitution pacifiste, un équivalent de la dénazification allemande. Cet argument ne semble pas prendre dans un débat qui se crispe autour de la volonté politique des décideurs japonais de réviser les articles de la Constitution Japonaise qui en garantissent le caractère pacifiste, et la mémoire des crimes de guerre qui l'opposent à la Corée et la Chine, avec qui le rapport de force n'est pourtant plus celui d'une métropole envers ses colonies depuis longtemps. A cause de cela, le civisme japonais ne peut plus puiser sa source dans l'histoire de la 2e moitié du 20e siècle, ce qui arrange bien les défenseurs de l'identité japonaise qui ont tendance à refuser leur esprit. Mais les chargés de communication politique en Occident sont soucieux d'éradiquer la violence de leur propre société, et s'y acharnent au prix d'un racisme mélioratif dirigé contre les japonais, quitte à renforcer la tendance identitaire du Japon. Ces chargés de communication pourront par la suite se réfugier derrière le "respect de l'Autre", pour maquiller une complaisance envers un discours culturaliste qui renforce les conservateurs et les identitaires Japonais, dont l'objectif est bien de faire oublier les crimes de la seconde guerre mondiale. Fondamentalement, un portrait nuancé de la société japonaise priverait la communication politique de ses fantasmes les plus doux, et les pompiers de ses pyromanes.

 

Au service d’un empire vidé de sens

Le racisme nazi valorisait le respect des Japonais envers la personne de l'Empereur et son autorité, imaginant une société unifiée à l'image de son projet, c’est à dire sous la direction de son dictateur, mais c'est cette même idée qui « pousse » les américains à employer la bombe atomique (voir La face cachée de Hiroshima par Kami Productions), tenir l'Empereur à l'écart des tribunaux de Tokyo et de le maintenir en place, en lui retirant uniquement son statut divin. Dans la justification qui a suivi les faits historiques, on a pu entendre successivement que les japonais se seraient battus jusqu'au dernier, ou se seraient simplement suicidés une fois leur dirigeant supprimé. C’est l’idée d'une soumission totale à l'impératif du groupe, propre à une logique essentialiste. Le parallèle avec l'argument qui a servi à interner les Japonais des Etats-Unis dans des camps de concentration est flagrant. Il y a pourtant une énigme à résoudre, celle de savoir pourquoi l'Occident, et l'occupant américain en premier lieu rechigne tant à admettre l'influence qu'il a sur le Japon moderne, pour favoriser une vision culturaliste, et son dernier aveu d’impuissance, sa tendance pour des analyses de la société japonaise au prisme de la science-fiction. Les représentations du corps social japonais uniforme oscillent entre celle d'un autoritarisme militaire hérité de la 1e moitié du 20e siècle, image détenue par une gauche politique qui peine à mettre à jour son discours antifasciste (qui n'opère pas plus qu'en Allemagne réunifiée) à l'heure où deux des trois premières puissances mondiales sont des pays d'Asie, et celle du mythe d'un civisme exemplaire mystérieusement partagé par beaucoup de courants politiques qui n'arrivent pas à se départir de leurs pulsions totalitaires.

Ainsi, l'Asie autoritaire et le mythe du civisme exemplaire sont tous les deux les excroissances d'un même préjuge raciste autrefois partagé par l'Allemagne nazie et les Etats-Unis pendant la 2e guerre mondiale, mélioratif dans le cas particulier des Japonais en raison de leur statut de rival militaire, mais profondément méprisant envers les asiatiques, leur refusant la notion de projet politique, et criminel par la persécution qu'il autorise à l'encontre de la figure de l'immigré dans les sociétés occidentales. Ce qu'on appelle aujourd'hui "le mythe de la minorité modèle" qui concerne une grande partie des asiatiques qui vivent dans le monde Occidental est le fruit de la combinaison de ces représentations.

L'histoire coloniale du Japon a permis une focalisation légitime des journalistes sur les crimes de la seconde guerre mondiale mais qui a pour effet d'accorder aux Japonais un pied d'égalité avec les pays européens, uniquement pour qu'ils soient identifiés comme les autres coupables de l'histoire du 20e siècle. Cette accusation empêche le monde de créer des liens avec les antiracistes et promoteurs de la diversité culturelle au Japon, qui sont abandonnés à leur sort devant la tentation nationaliste (voir La tentation nationaliste par Kami Productions) qui se joue en ce moment sur l'archipel. Si l’engouement pour la culture populaire japonaise avait permis de mettre entre parenthèses le préjugé du Japon "jaune", les deux stéréotypes traditionnels existent toujours et s'alimentent mutuellement. Le travail de sensibilisation à mener est colossal.


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Publié le mardi 22 mai 2018

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