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Blasian au Japon : portrait de Nananew Sanul Aning

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Le plus japonais des Ghanéens se lance en politique

Article publié dans ZOOM Japon n°76 de décembre 2017 

 

Installé depuis 28 ans dans l’archipel, Nanayew Sanul Aning évoque comment il est devenu citoyen de son pays d’accueil.

Dans le quartier huppé d’Akasaka, Pop me reçoit en s’inclinant, meishi (carte de visite) tendue avec les deux mains dans la plus pure tradition japonaise. “Yoroshiku onegaishimasu!” dit ce Ghanéen de 1,92 m dans un japonais parfait. Sur le mur de son minuscule bureau, on peut voir des affiches publicitaires de lui posant en homme d’affaires pour la banque Seven, un service de transfert international de Seven Eleven, la plus grosse chaîne de supérettes au Japon. De son vrai nom, Nanayew Sanul Aning, Pop est arrivé de sa région natale d’Accra en 1990. De vendeur à la sauvette, il est passé vedette de la télévision japonaise, a joué comme acteur dans le film Godzilla, chanté l’hymne national ghanéen lors du match Ghana-Japon à Yokohama, avant de créer sa propre société de managing. Parcours fulgurant du “roi du chocolat”.

 

Comment était votre vie au Ghana ?
Nanayew Sanul Aning : A l’époque où je suis né, en 1969, Accra était une petite ville. Mon père était professeur de musique et conférencier en études africaines. Il était marié à trois femmes et nous étions onze frères et sœurs. Comme cela se fait souvent chez nous, c’est ma grande sœur qui m’a pris chez elle à l’âge de 9 ans et m’a éduqué. A 15 ans, j’étais déjà très débrouillard. Je gérais son restaurant et je rencontrais beaucoup de monde, des expatriés qui m’aimaient bien. Ensuite, le restaurant a fermé et je suis devenu vendeur de rue. J’arpentais la ville à pied pendant des kilomètres pour vendre des vêtements, des tomates, du pétrole !

 

Racontez-nous votre arrivée à Tôkyô ?
N. S. A. : Ma grande sœur s’est mariée à Yano Mitsuaki, un Japonais qui travaillait à Accra. Ensuite ils sont venus s’installer à Tôkyô avec leurs trois fils qui ont formé le groupe Yano Brothers ! (voir pp. 8-9). Son mari m’a appelé pour m’inviter au Japon. J’étais très bon pour réparer l’électronique et il voulait que je vienne pour que je me perfectionne. Donc un jour de 1989, j’ai débarqué à l’aéroport de Narita. J’avais tout juste 20 ans. Et j’étais complètement perdu ! Je ne savais même pas marcher sur un tapis roulant !

 

Personne n’était venu vous chercher ?
N. S. A. : Ma sœur avait oublié que je venais (rires). A l’aéroport, je répétais comme un imbécile “moshi moshi” qui veut dire en akan “excusez-moi”, alors qu’en japonais ça signifie “Allo ?”. A l’époque, personne n’avait de portable et on me prenait vraiment pour un fou ! Mais finalement j’ai été guidé par tout le monde, des gens adorables qui m’ont aidé à prendre le train, le métro, ensuite, c’est la police qui m’a trouvé un taxi et enfin je suis arrivé jusqu’à la maison de ma sœur. Mais à cette heure de la journée, il n’y avait personne ! Je mourais de faim et je suis entré dans une supérette. J’ai pris ce que je trouvais de moins bizarre, un bentô, et j’ai voulu payer en dollars ! En temps ordinaire, on n’aurait jamais accepté, mais, ce jour-là, Dieu était avec moi ! Ils m’ont donné mon bentô. Je me rappellerai toute ma vie de cette arrivée au Japon.

 

Vous avez commencé à travailler tout de suite ?
N. S. A. : J’ai d’abord pris des cours de langue japonaise à l’université de Waseda pendant deux ans. Je portais une veste rembourrée qui ressemblait à du pop corn, ce qui m’a valu le surnom de Pop. Ensuite, j’ai commencé à travailler comme serveur dans un karaoké dans le quartier d’Ueno. J’adorais chanter ! Un collègue m’a dit qu’on cherchait des étrangers pour chanter à la télé. J’ai passé une audition à Fuji TV en interprétant une chanson traditionnelle japonaise (enka) très connue, Yosaku de Kitajima Saburô. Et j’ai gagné le grand prix du meilleur chanteur étranger en langue japonaise ! Tout de suite, après cela, j’ai commencé une carrière dans le showbusiness.

 

Vous êtes donc devenu talento comme on désigne les vedettes du showbusiness au Japon ?
N. S. A. : Oui, je suis devenu à la fois manager et talento dans la plus grosse agence pour étrangers, la Inagawa Motoko office (IMO) pendant 13 ans. Je jouais dans des séries, des spots publicitaires, des films, je chantais aussi. A cette époque les étrangers, de surcroît noirs, étaient très rares au Japon et il y avait du travail.

 

Comment étiez-vous perçu comme Africain ?
N. S. A. : Bien, je ne garde pas de souvenirs traumatisants. Les Japonais sont de nature méfiante, c’est un pays insulaire et ils l’étaient à l’égard de tous les étrangers, pas spécifiquement les noirs. C’est ce que j’ai compris et donc je n’avais pas de complexe. Une seule fois, un homme m’a traité de “kuronbo” (sale noir) dans une rue de Shibuya, en plein centre de Tôkyô. J’avais 21 ans, mais je connaissais déjà l’argot japonais et j’avais le sang chaud ! On a commencé à s’empoigner. Heureusement que la police est intervenue sinon je ne sais pas ce que je lui aurais fait !

 

Que pensez-vous du Japon ?
N. S. A. : J’adore ce pays. Cela fait 28 ans que je suis ici maintenant. J’ai une femme japonaise et trois enfants, des amis et un travail. Le Japon est un endroit rêvé pour apprendre, on y trouve beaucoup d’avantages. Avant les gens migraient vers les Etats-Unis pour tenter leur chance avec trois fois rien, mais pour moi c’est ici que ça se passe. C’est le “rêve japonais” !

 

Vous avez eu la nationalité japonaise, c’est assez rare !
N. S. A. : Oui. Cela a été un parcours du combattant, mais après plus de vingt ans passés ici, je l’ai obtenue. Mais je n’ai pas pu garder ma nationalité ghanéenne, car le Japon ne reconnaît pas la double nationalité. Cela a été un choix douloureux. Quand je rentre au Ghana tous les ans, je dois demander un visa, ça fait vraiment bizarre. J’espère qu’un jour le Japon changera de ce côté-là.

 

Les relations entre l’Afrique et le Japon se sont-elles améliorées depuis les années 1990 ?
N. S. A. : Oui bien sûr. L’organisme de coopération japonaise JICA est très présente en Afrique et des festivals culturels au Japon mettant en lumière des pays inconnus de notre continent sont régulièrement organisés. Mais il y a encore beaucoup à faire. La communauté africaine se bat ici pour survivre. Malgré notre intégration, il est indéniable que les Caucasiens ont plus de travail que nous ! Mais je pense qu’il faut changer aussi les mentalités. L’Afrique doit arrêter de dépendre de l’Europe et se développer elle-même. L’Asie est un territoire nouveau pour les Africains et vice-versa.

 

Dans une interview, vous avez dit que les Japonais ne connaissent du Ghana que le chocolat..
N. S. A. : Oui, ça peut paraître étonnant, mais il y a un chocolat japonais qui s’appelle Ghana. Malheureusement, la société Lotte qui commercialise ce chocolat depuis les années 1960 achète le cacao ghanéen via une compagnie belge ! C’est un peu comme le pétrole, ils nous prennent la matière brute et ensuite ils viennent pour nous le revendre ! Le Ghana est le 4ème producteur mondial de cacao, mais ne gagne rien de ses ressources. Parfois, j’aimerais pouvoir devenir président du Ghana pour changer les choses !

 

A présent, vous dirigez votre propre société ?
N. S. A. : Ma compagnie Bayside s’occupe d’environ 500 acteurs et mannequins étrangers ou métissés. Un de mes derniers boulots publicitaires a été un contrat de trois ans avec la Seven Bank. C’est un système bien plus efficace que Western Union pour envoyer du liquide en Afrique et j’avais commencé à distribuer leurs tracts à l’African Festival de Yokohama, mais je trouvais que leur publicité n’était pas vendeuse. Je leur ai donc proposé de passer par mon agence, et finalement ils m’ont pris pour leur affiche. Sûrement parce qu’au Japon aussi l’Afrique va devenir un gros marché pour l’envoi d’argent.

 

Quels sont vos projets futurs ?
N. S. A. : Je suis en train de monter un projet qui s’appelle Afro-kids pour mettre en avant des enfants au sang noir au Japon, qu’ils soient africains ou métissés; dans le domaine du showbiz comme la chanson etc., mais aussi les encourager au niveau de l’éducation. En fait, j’aimerais aussi aider des politiciens, car mon rêve est de voir un jour un Afro-Japonais à la Diète !

 

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Publié le mercredi 25 avril 2018

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